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Quand le Mythe rencontre Internet : les virtualités de la fiction

Le phénomène de la « fanfiction » à travers l’exemple d’Harry Potter

Par Vërowyn

Note de l'auteur : Simplement, en guise de copyright, pour que personne n'ait l'idée pas très honnête de réutiliser ce devoir, j'ai rendu ce dossier le 27 Avril 2007 à l'UBO de Brest.

Bon, je pense qu'il y a certains trucs un peu techniques, mais vous trouverez peut-être mes analyses intéressantes, puisqu'elles concernent des comportements que nous avons tous déjà remarqués, à défaut de les avoir pratiqués...

Je voudrais ici établir un lien entre deux problématiques, qui, à mon sens, sont intéressantes à envisager d’un point de vue sémiotique, à savoir, d’une part la constitution d’une mythologie moderne, et d’autre part, les codes de langage qui sont amenés à se mettre en place sur Internet. Mon analyse se basera sur un phénomène précis : celui de la « fanfiction », c'est-à-dire un récit « écrit par un fan d'une série télévisée, d'un film, d'un animé, d'un jeu vidéo, d'un livre ou d'une bande dessinée à partir de l'univers et/ou des personnages de l'œuvre qu'il apprécie. »

Je restreindrai mon étude aux fanfictions ayant trait au monde créé par J.K. Rowling dans ses romans : Harry Potter, parce que cette œuvre me paraît une des plus propices à l’étude de l’élaboration d’une « mythologie moderne », et aussi car c’est l’univers qui a le plus inspiré les auteurs de fanfictions. En effet, depuis quelques années le « fandom » consacré à Harry Potter a largement dépassé tous les autres. Ainsi, on relève sur le site spécialisé fanfiction.net quelques 300 000 fanfictions consacrées à Harry Potter. Pour comparaison, l’univers du Seigneur des Anneaux a donné naissance à « seulement » 40 000 écrits de fans. Le fandom le plus important après Harry Potter est celui du manga Naruto qui arrive loin derrière avec 65 000 textes. Enfin, pour donner une idée de l’importance du phénomène, on citera à titre d’exemple la fanfiction de « Miss Teigne » Les Secrets d’Hermione, fiction fleuve qui avec 1 400 000 mots a surpassé en longueur le cycle Harry Potter dans son intégralité.

Fanfiction et code de langage

Avant d’aller plus loin, je voudrais examiner le « jargon » propre aux adeptes de la fanfiction. En effet, comme toute « corporation » qui se respecte, les auteurs de fanfiction ont leur propre langage, difficile à décrypter pour le non-initié, au même titre que le vocabulaire de la pêche, ou celui de la critique littéraire. Par exemple, une formule ainsi libellée : « Rating -18 : slash HPxDM lemon hard » est tout bonnement incompréhensible pour qui n’est pas habitué au lexique bien particulier de la fanfiction. Et pourtant, un message de ce genre est typique de ce que l’on peut trouver sur le résumé de la fiction, censé attirer l’œil du lecteur éventuel. N’est-il pas étonnant qu’un texte censé jouer sur la séduction – car il s’agit bien de donner envie de lire : le « résumé » est l’équivalent d’une quatrième de couverture – soit aussi peu compréhensible du profane ? Pour répondre à cette question, essayons de voir, dans un premier temps, d’où vient ce lexique, et ensuite, quelle est son utilité.

Influence de l'anglais

Sans grande surprise, une partie de ce vocabulaire spécifique vient directement de l’anglais. En effet, la fanfiction est un phénomène qui s’est tout d’abord largement développé aux Etats-Unis, à la suite de l’arrêt de la série télévisée Star Trek, à la fin des années 70. La majorité du lexique de la fanfiction s’est donc constitué dès cette époque. Lorsque le phénomène commence à toucher d’autres pays, comme la France, par le biais d’Internet, ce vocabulaire spécialisé est tout naturellement transféré tel quel. Il subit toutefois quelques mutations intéressantes suivant le principe bien connu du « franglais ». Par exemple, le terme « review » désigne le message que peuvent laisser les lecteurs d’une fanfiction pour faire part à son auteur de leurs sentiments quant à son texte, ou lui donner des conseils lui permettant de s’améliorer. Si le français « commentaire » a un sens à peu près équivalent, l’anglais lui est préféré dans une grande majorité des cas. Même si cela amène à franciser le terme dans des dérivés parfois surprenants : on voit ainsi apparaître le verbe « reviewer » qui adopte la morphologie du premier groupe : je reviewe, tu reviewes, nous avons reviewé, etc… De la même façon, celui qui écrit une « review » peut être désigné par l’anglais « reviewer », mais devient, au féminin, « revieweuse ».

L’influence de l’anglais est donc prédominante en ce qui concerne ce vocabulaire, mais une autre, plus surprenante, n’est pas à négliger. En effet, la fanfiction connaît également une grande importance au Japon, où les mangas, publiés en plusieurs épisodes à suivre, se prêtent volontiers au jeu d’écritures parallèles. Cette influence n’est pas exempte d’apports linguistiques. Ainsi, les termes yaoi ou yuri désignent des fanfictions mettant en scène une relation homosexuelle, respectivement masculine ou féminine.

Influence du média Internet

D’autre part, le mode de diffusion des fanfictions, Internet, favorise en lui-même l’apparition d’un nouveau langage. En effet, on constate, notamment sur les nombreux fora, une floraison de nouvelles expressions, mais aussi d’abréviations spécifiques au web. Par ailleurs le « langage SMS » a une très nette tendance à « contaminer » la parole sur Internet. Privilégiant une phonétique parfois douteuse aux dépens de l’orthographe, et souvent, par voie de conséquence, aux dépens du sens même de la phrase, il conduit à un appauvrissement du discours. A tel point qu’il arrive que le récepteur ne soit pas à même de comprendre le destinataire, tant le principe de coopération, mis à jour par Paul Grice, est bouleversé. En effet, le locuteur, enfermé malgré lui dans une logique de déconstruction du langage, ne respecte pas la première loi du discours : en bloquant l’échange, il provoque l’échec de l’activité discursive.

Constatant cette faillite, les lecteurs de fanfictions condamnent généralement l’usage du « langage SMS ». Et les administrateurs et modérateurs des sites spécialisés les traquent sans relâche pour avertir leurs auteurs de changer leur comportement langagier, et n’hésitent pas, le cas échéant, à supprimer les textes concernés. Ce qui pose problème, avec le « langage SMS », c’est qu’il n’en est pas réellement un ; si l’on considère que tout langage est un système arbitraire de signes adoptés par convention, l’arbitraire du « langage SMS » est indéniable, par contre, aucune réelle convention n’existe en la matière, ce qui explique que la compréhension est souvent mise en échec. Toutefois, d’autres types de conventions ont pu se mettre en place sur Internet, créant réellement un nouveau contexte de communication : smileys, typographies particulières…

Le langage est bien sûr un fait social ; la langue parlée par une population est constitutive de son identité culturelle. Mais au sein d’une même langue, chacun est libre de se l’approprier de façon différente, afin de faire valoir son identité propre. C’est la question des registres de langue, mais aussi celle de ce que nous avons qualifié de « jargon ». En effet, l’utilisation d’un vocabulaire spécifique permet d’entériner son appartenance à une communauté particulière. C’est ce qui se passe avec nos fameux auteurs de fanfictions – et, dans une moindre mesure, avec leurs lecteurs.

Un langage qui soude une communauté

Pour tenter de mieux cerner la personnalité et les motivations des premiers, j’ai déposé un sondage sur plusieurs fora de sites spécialisés, auquel ils ont été nombreux à se prêter de bonne grâce. Ce qui en ressort en premier lieu, c’est que nous avons à faire à une population jeune (19 ans de moyenne d’âge, de 13 à 31 ans) et très majoritairement féminine. On constate par ailleurs que, souvent, ces gens écrivaient pour eux-mêmes (poèmes, journaux intimes, nouvelles…), mais que l’exercice de style constitué par la fanfiction a été, dans la plupart des cas, l’occasion de se confronter pour la première fois à un lectorat. Auteurs comme lecteurs reconnaissent volontiers qu’ils passent souvent plusieurs heures sur Internet pour assouvir leur passion. Enfin, si nombre de ces fans d’un genre particulier ont découvert Harry Potter à la sortie du film Harry Potter à l’Ecole des Sorciers, en 2001, beaucoup d’entre eux font partie de ce que l’on pourrait appeler la « génération Harry Potter ». En effet, en découvrant le premier roman lorsqu’ils avaient une douzaine d’années, ils ont plus ou moins grandi au même rythme que leur héros, qui aura 18 ans à la fin du dernier tome.

Tous ces éléments peuvent expliquer que le sentiment d’appartenir à une véritable communauté soit très fort parmi les auteurs de fanfiction. D’où la nécessité de se revendiquer comme membre de cette communauté en usant du langage adéquat. Ce qui conduit à utiliser une sorte de langage codé, qu’il s’agit de décrypter. Ainsi le mystérieux épigramme que j’ai cité précédemment « Rating -18 : slash HPxDM lemon hard », pourrait se « traduire » comme suit : fanfiction interdite aux moins de 18 ans (rating -18) car mettant en scène une relation homosexuelle (slash) entre les personnages de Harry Potter et Drago Malefoy (les initiales HP et DM) et comportant une scène où un acte sexuel est explicitement décrit (lemon hard). L’utilisation presque outrancière de ce lexique particulier pourrait donc être considérée comme une façon de se signaler à ses interlocuteurs comme un « vétéran » de la fanfiction. Dès lors, on peut supposer que loin d’être répulsif, ce vocabulaire mystérieux joue sur une autre forme de séduction : celle de l’hermétisme, la satisfaction étrange de pouvoir se considérer comme un « initié ».

Autre indice de cette séduction de l’hermétisme : l’anglicisation des noms propres dans certaines fanfictions. En effet, la plupart des noms propres, porteurs de sens, ont été traduits dans l’adaptation française du cycle. Cependant certains auteurs préfèrent utiliser le nom original : « Snape » à la place de « Rogue », ou « Hogwarts » à la place de « Poudlard », par exemple. Cette pratique est loin d’être systématique et produit même des incohérences quand le prénom d’un personnage est donné dans sa version originale alors que son nom de famille conserve l’orthographe française. La confusion la plus fréquente est celle opérée entre l’anglais « Draco Malfoy », et le français « Drago Malefoy ». Dès lors, cette anglicisation est davantage assimilable à une sorte de snobisme qu’à une réelle volonté de rendre hommage à l’œuvre originale.

Enfin, certains schémas narratifs étant presque devenus canoniques, des expressions nouvelles sont apparues pour qualifier certains types de fanfictions. Nous évoquions tout à l’heure le genre du « slash » entre Harry Potter et Drago Malefoy, une telle histoire pourra être qualifiée affectueusement de « Drarry », par contraction des prénoms des deux protagonistes. Semblables trouvailles circulent sur Internet avec une telle rapidité, que très vite, de simples jeux de mots, elles deviennent de véritables appellations conventionnelles. Ce processus, ici appliqué à la langue, se retrouve à une autre échelle : celle de la narration. Certains épisodes sont ainsi devenus des motifs récurrents des fanfictions, parachevant de donner à la saga Harry Potter une résonance mythique.

La construction du mythe

Si l’on se réfère à la définition du mythe donnée par Mircea Eliade, à savoir qu’il est une « histoire vraie », au sens où, dans les sociétés archaïques où il naît et où il est transmis, on considère qu’il est le récit de choses qui sont arrivées réellement dans un temps sacré, le temps des origines, on pourra dès lors s’étonner de mon choix de parler d’Harry Potter comme d’une « mythologie moderne ». Pourtant, dans nos sociétés actuelles les mythes ont définitivement perdu cette valeur de vérité. On les considère, au mieux, comme un moyen de connaissance des archétypes qui soutiennent la pensée humaine, au pire, comme de jolies histoires, des fables qui n’ont rien à voir avec la réalité. Mais si les mythologies auxquelles adhéraient nos ancêtres ne semblent plus convenir à la mentalité de l’homme d’aujourd’hui, il est plus qu’évident que le monde moderne a vu naître ses propres mythes. On pourra ainsi citer le mythe du self made man ou le mythe de la Frontière (conquête de l’Ouest), qui se développent à partir d’une culture populaire nord-américaine, principalement à travers le cinéma.

Les mythes contemporains

Ces mythes modernes ont pour fonction – que cela soit ou non conscient – de réenchanter un réel que la science a privé de l’imprévu qui permettait à l’homme de s’émerveiller. Or, il semble assez évident que la littérature fantastique, et en particulier la fantasy, poursuivent le même but. Mais ce n’est pas le seul facteur qui permet de mettre en rapport ce type de littérature et le mythe. Ainsi, certains auteurs de fantasy créant des mondes « secondaires » complets, n’hésitent pas à faire le récit de la cosmogonie de leur univers. C’est le cas de Tolkien dont le but avoué était de « donner une mythologie à l’Angleterre ». Toutefois, nous ne trouvons rien de tel chez J.K. Rowling, puisque le monde qu’elle crée se situe en parallèle du nôtre. Cet ancrage dans le réel permet sans doute de rendre plus probant l’existence de la Magie à laquelle le lecteur adhère le temps de la lecture.

L'appropriation collective d'une oeuvre de fiction

Mais ce qui me pousse à considérer l’univers d’Harry Potter comme une véritable mythologie moderne, c’est que cette création a échappé à son auteur, et est devenue, nous l’avons vu, la propriété d’une sorte de communauté de « fans » qui se retrouvent sur Internet où ils donnent vie à ce monde. Ce phénomène est absolument fascinant à bien des égards. On pourrait considérer que, d’une certaine façon, le mode de parole, le mode d’existence du dire, tel qu’on le trouve sur Internet dans notre monde global, générateur d’une culture de masse, est ce qui se rapproche le plus de l’oralité, de la transmission orale d’histoires considérées comme essentielles, car mettant à jour les archétypes fondamentaux de la pensée humaine. Internet est le nouveau mode d’expression du « génie des peuples ». Cette idée qu’Internet est le lieu idéal de développement d’une mythologie nouvelle et véritablement populaire semble acceptée par Henry Jenkins, puisqu’il écrit : « La fanfiction est une manière pour la culture de réparer les dégâts commis dans un système où les mythes contemporains sont la propriété des entreprises, au lieu d'être celle du peuple. » . En ce qui concerne les fanfictions consacrées à Harry Potter, le retour de certains motifs saute aux yeux. D’une fiction à l’autre, on constate en effet la répétition de mêmes épisodes narratifs qui tendent à devenir des invariants.

Un tel phénomène interroge, à bien des égards. Tout d’abord, on pourra s’attarder sur la notion de plagiat et voir en quoi elle ne peut être applicable à un tel sujet. Certes, des cas de plagiat effectif ont pu être relevés sur les sites spécialisés – même si il est difficile de comprendre les motivations des faussaires en question, puisque bien évidement, la fanfiction n’est pas une activité lucrative. Toutefois, dans grand nombre de ces écrits, les mêmes situations narratives reviennent, sans qu’il y ait là matière à parler de plagiat. Leur nombre suffit à en convaincre. C’est certain, les auteurs se lisent les uns les autres et s’inspirent souvent mutuellement. Toutefois, il semblerait qu’il y ait en fait création spontanée et simultanée de fictions où les mêmes motifs se répètent, sans que les auteurs se soient concertés. Il y a trop d’exemples pour qu’on puisse parler de coïncidences.

De la même façon, il paraîtrait simpliste de dire que ces idées sont tout bonnement « dans l’air du temps ». En fait, on peut partir du principe qu’Internet, en rendant possible la diffusion de la parole à grande échelle, permet un retour de la pensée populaire dans une société où la transmission culturelle ne passe plus par l’oralité, et où, par voie de conséquence, les schémas mythiques et folkloriques étaient en train de disparaître. Dès lors, ces épisodes, que l’on retrouve si fréquemment dans les fanfictions qu’ils en sont devenus topiques, seraient l’expression d’un inconscient collectif.

Il y aurait là matière à entreprendre un vaste travail de classification et d’analyse, calqué, par exemple, sur la mise à jour des fonctions du conte de fées par Propp. Toutefois, ce serait là une entreprise de très longue haleine, bien évidemment impossible à mettre en œuvre dans le cadre de cet essai. On se contentera donc d’examiner quelques exemples frappants de ces topoï, en essayant de montrer en quoi la systématisation de ces épisodes est révélatrice, puisqu’ils deviennent les nouveaux archétypes à la base de la pensée collective. Ce phénomène de reprise se produisant à des niveaux divers, nous tâcherons d’en distinguer trois. Tout d’abord, à l’échelle la plus grande, le phénomène concerne le texte dans son ensemble, l’intrigue même de la fiction ; on parlera alors de « macro-structure ». Ensuite à l’échelle d’une séquence plus réduite, chapitre ou simplement paragraphe, on constate la reprise d’épisodes quasi canoniques : véritables nœuds dramatiques ou scènes convenues ? Nous tenterons de répondre à cette question en étudiant ces « micro-structures ».

Etude des formules récurentes

Enfin, à la mesure la plus réduite, celle qui oscille entre la phrase et le mot, nous trouverons ce que j’appellerai des « formules ». Expressions consacrées qui caractérisent le plus souvent un personnage, elles sont l’équivalent en prose des « épithètes homériques » de l’épopée antique, ou des « vers formulaires » de la chanson de geste médiévale, tels que « Ulysse aux milles ruses ». Le retour des mêmes motifs se constate donc à plusieurs degrés différents, mais bien sûr, ils dépendent chacun les uns des autres. En effet, on peut trouver des formules au sein d’une micro-structure, et cette micro-structure sera elle-même subordonnée à la macro-structure dans laquelle elle s’intègre. Des exemples concrets sont nécessaires pour bien appréhender ce processus. Nous allons commencer par étudier une de ces macro-structures.

Motifs narratifs

Contrairement à ce que l’on pourrait légitimement attendre, peu de fictions suivent le schéma narratif appliqué par J.K. Rowling, celui du roman d’aventures se déroulant sur une année scolaire. En fait, la plupart des fictions s’attachent à décrire des relations amoureuses. Le couple le plus fréquemment mis en scène est celui constitué par la jeune héroïne, Hermione Granger, et celui qui est censé être son pire ennemi, Drago Malefoy. L’incroyable quantité de fictions consacrées à ce sujet me permet d’en parler comme d’une de ces fameuses macro-structures inconscientes. Comme rien ne permet de les rapprocher dans l’œuvre originale, on peut se demander ce qui pousse autant d’auteurs à considérer ce couple comme une « évidence ». Non seulement ils illustrent fort bien la fameuse « attirance des contraires » mais surtout ils permettent la restauration de valeurs ressenties comme essentielles. La force de l’amour, notamment, qui permet de transcender les différences et de triompher du Mal.

Mais aussi la nécessaire complémentarité, la richesse qui naît du brassage culturel, et, en ce qui concerne le personnage de Drago, la possibilité de revenir en arrière malgré les erreurs commises, la rédemption par l’amour… Dès lors, Hermione tend à devenir une figure christique, qui par son amour, et parfois par son sacrifice, permet aux brebis égarées (ici, Drago) de se libérer de leurs « péchés ». Drago et Hermione sont aussi une illustration moderne du mythe des amants maudits, qui traverse les âges, de Tristan et Iseut en passant par les amours tragiques du couple de Vérone. Toutefois, si ce sont là les valeurs véhiculées par la répétition de cette même intrigue, elles sont, la plupart du temps, inconscientes, et mises en œuvre par des moyens narratifs bien plus prosaïques.

Un certain nombre de micro-structures sont subordonnées à cette macro-structure formée par l’intrigue amoureuse entre Drago et Hermione. On pourrait ici différencier, à la manière de J.P. Martin et de J. Rychner, lorsqu’ils étudient la chanson de geste, des motifs rhétoriques et des motifs narratifs. Le motif rhétorique, c’est un agencement de formules qui se succèdent dans un ordre précis, suivant des schémas d’expression. Le motif narratif est une suite traditionnelle d’évènements qui n’impliquent aucune formulation verbale particulière. Dans le cas qui nous intéresse ici, j’appellerai motifs narratifs la façon particulière dont sont caractérisés les deux personnages. En effet, un certain nombre de caractéristiques reviennent de façon notable dans les fanfictions, alors qu’elles diffèrent fortement de celle de l’œuvre originale de J.K. Rowling. Ce procédé, qui consiste à transformer un personnage existant pour en donner une autre vision, porte un nom dans le vocabulaire consacré de la fanfiction : « Out Of Character ». Pratiqué à outrance, il est souvent mal vu par les lecteurs, car non respectueux de l’œuvre originale.

Ainsi, Drago est souvent présenté comme une sorte de séducteur invétéré, capable par sa seule présence de faire entrer en pâmoison la quasi totalité de la gent féminine de l’école. C’est le mythe du libertin, illustré notamment par le personnage de Dom Juan ou le Valmont de Choderlos de Laclos, que nous retrouvons ici. Dès lors, Hermione assume le rôle de la Présidente de Tourvelle, qui enseigne au libertin ce qu’est l’amour véritable, et lui permet de retrouver le chemin de la vertu. Toutefois, autre « motif narratif », Hermione est elle aussi caractérisée de manière différente, par rapport à l’œuvre originale, dans ces fanfictions dont la macro-structure est celle d’une idylle entre elle et Drago. En effet, Hermione devient souvent l’illustration d’un de ces mythes modernes véhiculés par les magasines de mode et les séries américaines. Ainsi, une journée de shopping et une nouvelle coiffure suffisent à transformer la première de la classe, un peu terne et mal dans sa peau, en une « lolita » épanouie.

Motifs rhétoriques

A côté de ces motifs narratifs, il existe aussi des motifs rhétoriques, dont nous allons voir deux exemples, également fréquents dans la macro-structure du « Drago–Hermione ». Le premier est celui dit de la « scène de bal ». Ce motif a été institué par J.K Rowling elle-même dans le tome 4 de son cycle, Harry Potter et la Coupe de Feu. Il est intimement lié au motif narratif précédemment cité de la métamorphose d’Hermione, puisque la jeune fille apparaît immanquablement au bal sous un jour nouveau. Le laideron se transformant en princesse, la citrouille devenant carrosse ont bien sûr des airs de déjà vu. Cette référence à Cendrillon a été clairement accentuée dans l’adaptation cinématographique de ce quatrième opus, puisque Hermione, quittant le bal en pleurs, perd sa chaussure. Faut-il en conclure que si cette scène remporte un tel succès parmi les auteurs de fanfiction, à tel point que le bal est devenu une scène quasi-obligée de toute romance « Drago-Hermione », c’est justement parce qu’elle plonge ses racines dans un passé folklorique et/ou mythique illustré par ce type de contes ?

Cette scène de bal, en tout cas, reste l’invariant autour duquel s’organisent toutes sortes de variantes. On peut relever, rien que sur les circonstances qui amènent les deux protagonistes à s’y rendre ensemble, un grand nombre de possibilités différentes (leurs noms sont tirés au sort ; le Directeur les oblige à montrer l’exemple de la fraternité entre les différentes Maisons de l’Ecole ; un pari perdu force l’un des personnages à inviter l’autre ; ils ne se reconnaissent pas lors d’un bal costumé et dansent ensemble sans le savoir ; etc.) qui finalement se ramènent toutes à la même conclusion : réunis par le destin et contre leur volonté sur la piste de danse, les deux ennemis jurés se découvrent une attirance mutuelle.

L’autre motif rhétorique que j’évoquerai fonctionne de façon similaire. Celui-ci, toutefois, semble propre aux seules fanfictions consacrées à Harry Potter : je ne lui ai pas trouvé d’équivalent mythique ou littéraire. Suite à la parution du tome 5, Harry Potter et l’Ordre du Phénix, on a vu fleurir un grand nombre de fanfictions où, arrivés en septième année, Drago et Hermione sont tous deux nommés « Préfets en Chef », une distinction attribuée aux meilleurs élèves de l’école. En tant que Préfets, ils doivent partager le même appartement, et quittent donc le dortoir où ils ont effectué leur scolarité. Après force grimaces et grincements de dents, ils finissent par s’accommoder de cette cohabitation forcée, apprennent à se connaître, et, au bout du compte, tombent irrémédiablement amoureux. On le voit, cette micro-structure fonctionne sur un schéma narratif proche de celui de la scène de bal, mais permet d’étendre le temps de l’action. D’ailleurs l’une et l’autre sont loin d’être incompatibles, puisque la fameuse « scène de bal » est souvent le point d’orgue du rapprochement entamé par les deux Préfets en Chef.

Les expressions devenues communes

Enfin, j’ai parlé de « formules », dernier maillon de ce processus de reprise. Pour réellement pouvoir les analyser, il faudrait étudier plusieurs textes dans le détail, ce qui est impossible ici. Je me contenterai donc d’en citer quelques unes aisément repérables par la fréquence avec laquelle elles reviennent. Sans surprise, on constate que ce sont des groupes lexicaux qui permettent de qualifier les deux personnages principaux au centre de la « macro-structure » que nous avons étudiée. Ainsi des appellations telles que « Miss-Je-Sais-Tout », « la Lionne » ou le diminutif « Mione » s’appliquent à Hermione et s’opposent à la périphrase « Le Prince des Serpentards », à la métaphore « le Serpent », et au surnom « Dray », qui eux qualifient Drago. A part « Miss-Je-Sais-Tout », aucune de ces appellations n’est attestée chez J.K. Rowling. Ce sont donc des inventions des internautes, mais qui, à force d’être réutilisées en sont devenues canoniques et ont fini par prendre une valeur de vérité.

Il est bien sûr impossible, dans le cadre de ce devoir, de faire le tour du phénomène de reprise dont j’ai ici essayé de dresser un aperçu. Je n’ai étudié qu’une des multiples « macro-structures » que l’on peut trouver dans ces fanfictions. Il est possible d’en mettre à jour bien d’autres, qui toutes produisent des « micro-structures » et des « formules » différentes, qui leur sont subordonnées. Ainsi, on pourra citer celui-ci comme autre postulat de départ à la base d’une fanfiction: Hermione est la fille cachée de Rogue, l’ambigu et détesté professeur de Potions. Dès lors vont se mettre en place un certain nombre de nouveaux invariants qui répondent souvent à des structures mythiques ou psychanalytiques : complexe oedipien, quête de l’origine, etc… Internet semble donc effectivement le mode de parole qui permet le retour d’une pensée populaire mythique, étrange revanche sur notre monde moderne et global d’une culture ancestrale qui semblait condamnée par l’ère des ordinateurs.

Harry, un Arthur des temps modernes

Personnellement, j’étudie, dans le cadre de mon mémoire de Master 1, la réécriture du mythe arthurien par des auteurs contemporains. Il est assez troublant de constater à quel point le processus à l’oeuvre est proche de celui que j’ai mis à jour ici, concernant les fanfictions. En fait, les auteurs, qu’ils soient reconnus comme tel par le monde de l’édition, ou qu’ils se contentent de publier leurs textes sur Internet, ont un rapport très semblable au mythe. Tout se passe comme si, Harry Potter dans un cas, les textes médiévaux dans l’autre, fournissaient aux auteurs un vaste répertoire d’épisodes, de personnages et de motifs qu’ils exploitent ensuite à leur manière. Les romanciers arthuriens modernes, tout comme les auteurs amateurs qui sévissent sur le web, effectuent des choix par rapport à l’œuvre d’origine où ils sélectionnent les éléments qu’ils souhaitent mettre en valeur, puis y intègrent leurs propres données. Ce faisant, dans les deux cas, ils apportent leur propre pierre à l’édifice narratif et contribuent à le faire évoluer, jusqu’à ce que inventions récentes et données de départ finissent par se confondre en une seule vérité mythique.

Vërowyn

Note d'Alixe : Vërowyn a obtenu 17 en rendant ce devoir

Les annexes

Webographie

Questionnaire

Voici le questionnaire que j’ai rédigé et déposé sur plusieurs fora consacrés aux fanfictions ou à Harry Potter.

Vous
Vous et Harry Potter
Harry Potter sur le net
Votre rapport aux fanfictions que vous lisez
Les fanfictions que vous écrivez.
  1. 17.Combien en avez-vous écrites ? Différenciez fanfictions longues et fanfictions courtes.
  2. 18.Vous êtes vous essayé à plusieurs genres différents ? Quel est votre genre de prédilection ? (romance, aventures, parodie, etc…)
  3. 19.Pourquoi écrivez-vous ?
  4. 20.Ecrivez-vous d’autres types de texte ? (poèmes, journaux intimes, nouvelles, etc…) Si oui, écriviez-vous déjà avant d’écrire des fanfictions ?
  5. 21.Quel âge aviez-vous quand vous avez écrit votre première fiction ? Suite à la parution de quel tome ?
  6. 22.Y a-t-il des fanfictions que vous n’avez pas publiées, si oui, pour quelles raisons ?
  7. 23.Publiez-vous sur plusieurs sites différents ? Lesquels ?
  8. 24.Ecririez-vous si vous n’aviez pas de lecteurs ?
L’intertextualité fictionnelle
  1. 25.Que pensez-vous des Crossovers ? En avez-vous déjà lus/écrits ?
  2. 26.Dans les fanfictions que vous écrivez, faites-vous des références à : - des œuvres littéraires ? (quel genre ?)
  3. 27.- des films ?
  4. 28.- des fanfictions de vous ?
  5. 29.- des fanfictions d’autres auteurs ?
  6. 30.Avez-vous déjà écrit des fanfictions communes ?

Statistiques

Moyennes
  1. 5 garçons pour 45 filles
  2. soit 10% de garçons pour 90 % de filles...
  3. Age actuel: 19,52
  4. Age de découverte:13,56
  5. Année de découverte: 2001
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Dernière modification de la page : 25/04/2011

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