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Les auteurs de fanfiction

Par Solène Boulay, Guillaume Maroquène et Candice Roger
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Master 1 Information et Communication
Spécialisation Métiers du Livre, mention Édition

Auteur de fanfiction : un statut particulier

Age et sexe

Les auteurs sont situés dans une classe d’âge bien définie mais aussi sexuée. Plusieurs études, menées notamment par Sébastien François, professeur agrégé de sciences économiques et sociales, et Hélène Sagnet, directrice de Lecture Jeunesse et de la rédaction de la revue Lecture Jeune, mettent un visage sur ces cyber-auteurs dont l’anonymat est préservé par un pseudo et l’écran d’ordinateur.

Les auteurs de fanfictions sont en premier lieu jeunes avec un goût prononcé pour la lecture et la télévision. Sébastien François dans son étude sur les « potterfictions » note un âge moyen de 18,7 ans, de 13 à 29 ans, et à quatre exceptions près, il s’agit de filles. La pratique est « genrée » ; il s’agit donc une pratique d’écriture féminine.

Une pratique qui date des années 60

Cette pratique n’est pas nouvelle : ce concept d’inspiration puis d’écriture sur ses héros rappelle les fanzines nés dans les années 60 et 70 aux Etats-Unis. Le support Internet a renouvelé son impact.

Les auteurs s’inspirent donc des séries télé (Star Trek, Dark Angel, Buffy contre les vampires…) mais aussi des livres dont ils imaginent la suite ou bien mettent le texte dans une perspective se voulant nouvelle (narrateur différent, lieu autre, dénouement selon son opinion…) : l’auteur écrit selon son plaisir et la vision personnelle de sa lecture qu’il souhaite donner. Toutefois peut-on vraiment parler d’« auteur » ?

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Fanfiction et le droit

Son statut n’est pas clairement défini et même décrié par certains auteurs. Robin Hobb, auteur de livres fantasy, refuse que l’on puisse donner ce statut car selon elle « les fanfictions permettent à celui qui écrit de faire comme s’il créait une histoire, tout en utilisant le monde, les personnages et l’intrigue de quelqu’un d’autre… Le premier pas pour devenir un écrivain est d’avoir sa propre idée. Pas de prendre celle d’un autre, mettre sa patte, et prétendre que tout est de vous ».

Plusieurs lois régissent la publication de fanfictions, qui sont directement liées au droit d’auteur et au copyright. Aux Etats-Unis par exemple, de nombreuses attaques juridiques de la part des studios et des écrivains ont été lancées. Au point qu’une association a été créée, l’Organization for Transformative Works (OTW), dirigée par des auteurs de fanfiction, fan- vidéo et fan-art (dont l’écrivain Naomi Novik) qui ont plaidé en faveur de la nature transformative de la fanfiction, et donc, de sa légitimité. Ils détiennent un copyright et par ce droit, souhaitent être reconnus comme écrivain à part entière.

le fair Use

Le fair use est un ensemble de règles de droit, d'origine législative et jurisprudentielle, qui apportent des limitations et des exceptions aux droits exclusifs de l'auteur sur son œuvre (droit d'auteur). Il essaie de prendre en compte à la fois les intérêts des bénéficiaires des droits d'auteur et l'intérêt public, pour la distribution de travaux créatifs, en autorisant certains usages qui seraient, autrement, considérés comme illégaux. Cette règle est considérée comme celle qui régit les attaques.

L'originalité du fair use par rapport aux doctrines comparables est l'absence de limites précises aux droits ouverts : alors que les autres pays définissent assez précisément ce qui est autorisé, le droit des États-Unis donne seulement des critères (factors) que les tribunaux doivent apprécier et pondérer pour décider si un usage est effectivement loyal. Par conséquent, le fair use tend à couvrir plus d'usages que n'en autorisent les autres systèmes, mais au prix d'un plus grand risque juridique.

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Fanfiction et auteurs originaux

Une liste d’écrivains hostiles à l’écriture de fanfiction existe ; ils demandent à ce que les fanfictions basées sur leurs travaux ne soient pas mises en ligne. Cette volonté est respectée par les directeurs des sites, tel que Fanfiction.net, qui suppriment toute fanfiction utilisant les caractéristiques d’un livres d’un des auteurs de la liste.

Il faut dire que laisser des fans publier des fanfictions sur son oeuvre n'est pas sans risque. En effet, une 'fan' de Marion Zimmer Bradley l'a accusée de lui avoir volé son idée et l'a menacée de l'attaquer en justice. Son éditeur a préféré retirer le livre incriminée de la vente pour éviter le procès. Il est fréquent que les scénaristes engagés pour une série télévisée ou un film reçoivent l’ordre strict de ne pas lire de fanfictions, de peur que cela conduise le détenteur du copyright à être par la suite poursuivi en justice pour des problèmes de droits d’auteur.

Toutefois, en prenant l’aspect pécuniaire de la démarche, on s’aperçoit vite que les auteurs de fanfiction ne tirent aucun bénéfice de leur publication sur Internet et fonctionnent au contraire souvent comme une publicité gratuite. Cet argument est mis en avant lors d’attaques judicaires, limite les dommages qu’un tribunal pourrait trouver et renforce la défense possible en faveur de l’usage acceptable du copyright.

Sur chaque fanfiction, un disclaimer indique que l’auteur reconnaît que l’univers et les personnages ne sont pas sa propriété ; il est donc prudent de montrer son honnêteté.

Malgré tout, tous les auteurs ne sont pas défavorables à l’existence de fanfiction. Certains établissent même des règles, comme l’écrivain Anne McCaffrey, pour ceux qui souhaiteraient écrire sur ses livres. J.K. Rowling a mentionné sa sympathie pour la fanfiction, et ses avocats l’ont confirmé.

La plupart des grands studios et compagnies de productions tolèrent la fanfiction, et certains l’encouragent même dans une certaine mesure. Paramount Pictures, par exemple, a autorisé la sortie de Star Trek : The New Voyages et Star Trek : The New Voyages 2 chez Bantam Books, des anthologies de fanfictions qui suivent le Star Trek Lives ! de Bantam en rééditant des histoires issues de divers fanzines. FanLib, un « réseau social », a co-sponsorisé un concours d’écriture en ligne avec Showtime (chaîne de télévision américaine) et HarperCollins (maison d’édition de livre papier).

Le statut de l’auteur de fanfiction est donc complexe et sa nature est souvent synonyme de polémique. On ne sait pas vraiment s’il faut traiter ces écrits comme un genre littéraire ou comme un hobby amusant.

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Une plus grande communication entre auteurs et lecteurs

Interractions entre les auteurs de fanfiction et leur public

Les enjeux d’une publication en ligne diffèrent de celle papier. Plusieurs aspects la singularisent et font que ces publications n’ont pas les mêmes intérêts que celle papier. Tout d’abord il faut comprendre que l’écriture en ligne permet un échange direct entre auteur et lecteur. C’est envisager un rapport intéressant aux œuvres et aux héros : ils n’appartiennent pas qu’à leurs concepteurs, mais aussi à leur public, qui les considère comme des ressources pour stimuler leur propre imagination. Cela amène à porter sur les feuilletons et scénarios un regard de curieux et de critique, un regard plus créatif qu’uniquement consumériste.

Les fanfictions constituent une modalité d’appropriation active d’une œuvre par son lectorat. Il s’agit de prolonger une expérience de lecture, de continuer à vivre aux côtés d’une œuvre et de ses personnages grâce à l’écriture, d’explorer et de transformer la matière littéraire offerte par l’auteur du livre original. La créativité et l’imagination sont sollicitées, ainsi que des capacités d’analyse et d’enquête autour de l’œuvre.

L’auteur cherche l’interaction avec son lectorat : « Voilà mon premier chapitre, dites-moi ce que vous en pensez ». Les lecteurs « postent » des commentaires (des reviews) pouvant modifier le cours d’une histoire. Ces reviews montrent que l’auteur est suivi, il peut parfois nouer des liens avec plusieurs reviewers, dont certains sont eux-mêmes auteurs de fanfictions. Ces dialogues sont souvent des conseils et des encouragements, motivant l’auteur à continuer d’écrire les chapitres. Le jeune auteur peut trouver des conseils d’écriture sur les forums du site, auprès des « bétalecteurs » (les relecteurs du texte). Les reviewers-auteurs peuvent aussi sur leur fiche, conseiller aux internautes d’aller lire la fanfiction d’un autre : une communauté est créée.

Cette mise en mots de l’expérience de lecture renforce l’appropriation du roman : « Je ne sais pas si c’est important d’être lu, témoigne Bérénice. C’est plutôt d’avoir des avis… Et puis j’ai rencontré des amis sur les forums… Ensuite nous nous sommes rencontrés lors de conventions… ».

Les fanfictions sont analysées comme des espaces de présentation de soi, qu’il faut resituer dans les interactions et les réseaux de sociabilité qui caractérisent les usages de la « textualité numérique ». Les fiches de présentation, comme les récits, sont marquées par les interactions effectives ou potentielles avec les lecteurs du site.

C’est aussi une façon de tester et de nourrir sa connaissance de l’œuvre en proposant des hypothèses de lecture. Le respect de l’œuvre initiale est primordial ; d’où, lors de l’écriture, de fréquents allers-retours vers le livre pour vérifier des détails et rester cohérent. Les fanfictions sont de petits exercices de style qui utilisent des procédés narratifs classiques. Mais certains veulent aussi tout simplement, retrouver par tous les moyens le plaisir de se raconter une histoire. Les auteurs peuvent écrire sur une seule œuvre mais le plus souvent ils se prêtent à l’exercice sur plusieurs titres. Sébastien François affirme que un tiers des auteurs de potterfictions interrogés écrivent également sur les mangas.

Mais ce que cherchent avant tout les auteurs, c’est de pouvoir partager leur plaisir de lecture, mettre en mot leurs émotions, d’où la fréquente création.

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Le formidable outil de communication qu'est Internet

Internet leur a offert les espaces nécessaires. C’est en parcourant ces lieux de pratiques des adolescents – sites, blogs, forums, etc. – que nous pouvons prendre en compte la réalité de leurs goûts. C’est là également que nous découvrons la très grande richesse et créativité de leurs formes de lecture.

Sur le site français fanfic-fr.net on peut lire 11 562 histoires, rédigées par 4 154 auteurs. 9 727 personnes sont membres, donc lecteurs réguliers. On retrouve les mêmes entrées qu’aux États-Unis, et bien souvent les mêmes titres.

Sur le site américain Fanfiction.net on peut lire plus de 452 000 récits dédiés à Harry Potter, 43 000 textes autour du Seigneur des Anneaux et plus de 142 000 histoires sur Twilight.

Il semble bien qu’on soit à l’heure d’une culture mondialisée.

Certaines fanfictions, parmi les plus célèbres dans l’univers des fans, sont traduites en plusieurs langues, notamment en français.

« Les fanfictions constituent un moyen d’expression de soi pour les jeunes, notamment parce qu’elles permettent facilement d’utiliser divers médias et de convoquer de multiples univers médiatiques dans un étrange syncrétisme » confie Hélène Sagnet.

C’est donc avant tout un plaisir d’être lu et l’interconnexion directe qui semble plaire aux auteurs de fanfiction. De plus, l’aspect pécuniaire absent limite toute volonté de tirer quelque bénéfice que ce soit : l’auteur de fanfiction écrit avant tout pour ses reviewers et lecteurs. C’est aussi un espace pouvant servir d’entraînement. Meg Cabot, auteur de Journal d’une princesse, a confessé avoir écrit lorsqu’elle était étudiante des histoires basées sur les livres Fantasy d’Anne McCaffrey.

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Internet : futur vivier d’écrivains professionnels ?

Parmi ces auteurs, certains n’ont-ils pas une volonté de reconnaissance de la part des institutions éditoriales ? Un futur professionnel est-il possible ?

Certains, comme nous avons pu le voir, écrivent avant tout sur ce support pour l’interaction directe avec leurs lecteurs et la possibilité de recevoir des reviews (commentaires) que les écrivains de livre papier ne connaissent qu’une fois leur livre imprimé, lors de dédicaces. Toutefois, certaines fanfictions peuvent connaître un futur tout autre.

C’est le cas d’une fanfiction basée sur l’univers d’Harry Potter de Cassandra Clare, qui a généré un véritable fan-club très prolifique sur le net. La Trilogie de Draco était une des premières longues fanfictions à avoir tant de succès. Par la suite, Cassandra Clare s’est servie des personnages secondaires inventés pour les besoins de sa fanfiction dans un texte original qui fut publié par Simon & Schuster sous le titre de The Mortal Instruments. Elle fut donc repérée grâce à son succès.

Sarah Rees Brennan a elle aussi été repérée pour le succès de ses fanfictions et est aujourd’hui publiée elle aussi chez Simon & Schuster. Elles sont considérées comme des « Big Name Fan » (Fan de Grand Nom) et fidélisent elles aussi des fans. Cette reconnaissance peut aller plus loin : elles signent des autographes, et peuvent être les Invités d’Honneur de Conventions crées par les fandoms (sous culture propre à un ensemble de fans, c'est-à-dire tout ce qui touche au domaine de prédilection d'un groupe de personnes et qui est organisé ou créé par ces mêmes personnes) ; ou bien encore de shows commerciaux, là encore organisés par des fandoms.

Toutefois, certains détenteurs de copyright, comme la BBC dans le cas de Docteur Who, ont des processus qui permettent de soumettre spontanément des histoires pour les intégrer aux canons officiels, tandis que certains scénaristes ont parfois été recrutés dans les rangs des auteurs de fanfictions. En ce qui concerne les romans sur Docteur Who publiés chez Virgin Book, une fois que la BBC a réclamé la licence pour publier des romans, de nombreux lecteurs ont alors immédiatement catégorisé toutes les Virgin New Adventures comme étant des fanfictions non canoniques.

Nous avons aussi vu le cas de Meg Cabot qui, ayant écrit des fanfictions dans sa jeunesse, est devenue une écrivaine reconnue par la suite.

Peu de cas au final sont recensés pour des fanfictions qui seraient publiées sur papier et qui connaîtraient donc une seconde vie. Malgré tout, cet exercice littéraire a maintenant créé une communauté, et ces auteurs ont pour eux un véritable public.

Un avenir professionnel est sans doute envisageable, avec l’entraînement qu’a pu être les fanfictions et la proposition d’un manuscrit original (sans lien avec leurs héros), mais les auteurs de fanfictions le souhaitent-ils ?

Les fanfictions sont-elles pour eux une étape avant le livre papier ou bien le support et le mode des reviews constituent-ils en soi ce que recherche déjà les auteurs : la reconnaissance d’un public… ?

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Dernière modification de la page : 11/04/2011

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