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La diatribe contre la fanfiction de Robin Hobb

Contexte

La diatribe de Robin Hobb (The Fan Fiction Rant) a été postée sur son site avant d'être retirée. Vous pouvez la lire ici (archive). Maintenant, elle précise simplement dans sa FAQ qu'elle n'accepte pas qu'on écrive de fanfiction sur ses textes

Cela a généré un certain nombre de réactions, dont celle de Justun Isis (auteur de fanfiction. Voir son blog)

Défense de la fanfiction

Note : le texte original de Robin Hobb est en italique et les commentaires de Justin Isis sont en bleu

Par Justin Isis - Traduction Verowyn

Lire l'original

Si l’on m’avait demandé il y a quelque temps si je finirais par défendre passionnément la fanfiction, je vous aurais lancé un regard sceptique. Je n’en lis plus et mes propres essais dans ce domaine ont cessé depuis longtemps. Et pourtant, je me retrouve à lire le pamphlet de Robin Hobb avec une indignation grandissante, pas seulement parce que je ne suis pas d’accord avec les idées de Hobb mais parce que je ne peux PAS CROIRE qu’un auteur publié d’une certaine réputation puisse tenir des opinions si étroites d’esprit, réactionnaires et ridicules. L’indignation, cependant, ne vient pas tant de cela que de l’idée que les opinions de Hobb, de par sa position d’auteur de fantasy éminent pourrait réellement décourager de jeunes auteurs de pratiquer la fanfiction et donc d’exercer leur créativité. Alors, QUELQUE CHOSE DOIT ETRE FAIT. CA NE PEUT PLUS DURER.

Je ne suis pas rationnelle en ce qui concerne la fanfiction.

Et ce n’est rien de le dire.

Enfin, disons que je peux l’être et que dans cet essai je vais faire tout mon possible pour que ce soit le cas. Mais les gens qui me connaissent bien savent que c’est un sujet qui me rend dingue au point d’avoir de la fumée qui me sort par les oreilles. En fait, j’irais jusqu’à dire que le savoir leur procure une joie immense et qu’ils s’amusent à provoquer un tel spectacle plusieurs fois par an quand le sujet est mis sur le table à une convention ou dans un groupe de discussion. Alors, plutôt que de continuer à râler en public, et à sortir d’interminables et venimeuses diatribes à l’encontre de la fanfiction, j’ai pensé que je ferai sortir toute ma bile d’un coup, ici, de façon logique et organisée. Par la suite, je renverrai simplement ceux qui posent la question à la chaussure rouge brandie par la folle dans le grenier.

Pour commencer ce pamphlet, je vais d’abord définir exactement ce qu’est la fanfiction, pour moi. D’autres peuvent avoir une définition plus large ou plus étroite, mais lorsque je parle de cette chose que je déteste, c’est de ça que je parle. La fanfiction est une fiction écrite par un"fan"ou lecteur, sans le consentement de son auteur original, mais qui utilise pourtant les personnages et le monde de cet auteur.

Quelques mots supplémentaires sur cette définition.

"Sans le consentement de son auteur original" veut dire que cela ne s’applique pas à quelqu’un qui écrit une histoire sur Ténébreuse avec la permission de Marion Zimmer Bradley. Cela s’applique à quelqu’un qui écrit une histoire sur Ténébreuse sans la permission de Marion Zimmer Bradley, même si elle a autorisé d’autres personnes à utiliser son monde. Cela ne s’applique pas aux auteurs professionnels qui écrivent sur Star Trek, X-Files ou Buffy. Toutes ces histoires sont écrites et publiées avec le consentement du possesseur du copyright. Je ne suis pas en train de parler des romans dérivés. Ces histoires ne sont pas, selon ma définition, de la fanfiction.

Ce qu’il y a d’implicite dans cette déclaration et que l’auteur possède"ses personnages et son monde"au point que personne d’autre n’est autorisé à jouer avec. Mais pourquoi ? Une fois qu’une oeuvre est publiée, elle entre dans une zone publique. Les gens commencent à s’y confronter. Elle devient la propriété des lecteurs.

Et qu’est-ce qui fait un"auteur professionnel"? Est-ce que la sponsorisation d’une corporation rend légitime de quelque façon que ce soit la créativité de quelqu’un ? En quoi les romans"produits dérivés", souvent bien pires que les fanfictions basées sur Hobb, sont-ils plus acceptables ? Hobb répondrait que le"consentement du propriétaire du coypright"fait la différence, mais qu’en est-il des figures populaires et des personnages archétypaux ? C’est sur le même principe que des dessins d’enfant sur des personnages de Disney sont retirés des murs de leur école parce qu’ils n’ont pas reçu la permission de Disney avant de diffuser leur travail dans un lieu publique. Là où on en revient c’est : l’argent. Il y a un état d’esprit très capitaliste, très protestant derrière tout ça : même si vous ne faites pas d’argent avec"mes"personnages, vous ne devriez pas avoir le droit de vous amuser autant avec eux, bon sang ! Ils sont à MOI !

Et… puisqu’on en est aux définitions : dans quelle mesure Paradise Lost est-il une fanfiction de la Bible ? Dans quelle mesure le"Ulysse"de Tennyson est-il une fanfiction de L’Odyssée ? Durant une grande partie de l’histoire de l’humanité le concept de propriété créative auquel Hobb semble adhérer était vu bien différemment : les personnages pouvaient être réutilisés et réécrits comme bon semblait. Et même si on considère l’argument capitaliste de la"propriété"– que je trouve personnellement répugnant, étroit d’esprit et limitatif – encore une fois, la fanfiction dont on parle ici n’est PAS COMMERCIALE. Essayer de réprimer la fanfiction c’est comme lancer des procès contre ces enfants pour avoir fait des dessins de Disney. Ce n’est pas juste ridicule, c’est insultant.

Maintenant que je l’ai définie, pourquoi est-ce que je la déteste autant ? "Où est le mal dans la fanfiction ?" me demande-t-on souvent. On me dit que je devrais être flattée que mes lecteurs aiment assez mes histoires pour avoir envie de les continuer. Une autre justification pour la fanfiction est que c’est une bonne manière d’apprendre à écrire. Un quatrième argument est que la fanfiction n’essaie pas de tirer de bénéfice avec ces histoires, et que donc ça ne viole pas vraiment le copyright de quiconque. Enfin, on me reproche généralement d’essayer de réprimer la créativité des gens, ou de m’opposer à la liberté d’expression.

Alors laissez-moi prendre tous ces points les uns après les autres.

"Où est le mal ?"

Je pourrais répliquer en demandant "Où est le bien ? ". Je vais résister à cette tentation.

*Tousse* Donner une chance à l’expression créative, renforcer la communauté de fans, créer des liens, élargir la fanbase de l’oeuvre originale *tousse*

La fanfiction est comme les autres formes d’usurpation d’identité. Elle nuit au nom des personnes dont l’identité est usurpée.

Vos créations littéraires ne sont pas votre identité ; du moins, elles ne devraient pas l’être, à moins que vous n’ayez une psyché particulièrement fragile. On se demande comment Hobb réagit à la critique littéraire en général ; si elle voit la fanfiction comme l’équivalent d’une usurpation d’identité, il semble très probable qu’elle voie toute forme de critique comme un affront personnel.

Lorsque l’usurpation d’identité est financière, cela nuit à votre notation financière. Lorsque c’est une usurpation d’identité créative, cela salit votre valeur auprès de vos lecteurs.

Ou élargir la base du lectorat par sa qualité, attirer de nouveaux lecteurs qui ont été enchantés par la grande qualité de ses fanfictions. Accentue le positif, Robin !

Quiconque lisant des fanfictions sur Harry Potter, par exemple, aura une opinion tout à fait différente du sujet de ces livres que s’ils avaient simplement lu J.K. Rowling.

Bon, si on considère que la majorité des lecteurs de fics Harry Potter SONT DES GENS QUI ONT DEJA LU LES LIVRES DE ROWLING, AUTREMENT, POURQUOI SERAIENT-ILS INTERESSES, non.

De cette façon, l’impression que le lecteur a du travail et de la créativité de l’écrivain change. Mon nom est irrévocablement attaché à mes histoires et à mes personnages. Les auteurs qui postent une histoire sur fanfiction.net ou ailleurs et l’identifient comme une fanfiction sur Robin Hobb ou une fanfiction sur l’Assassin royal s’approprient mon terrain de travail. C’est simplement incorrect.

Donc Hobb semble penser qu’une audience est complètement détachée du texte donné, que ce sont des consommateurs totalement passifs. En un sens, c’est un modèle qui colle avec sa vision de la propriété artistique issue du capitalisme classique : je suis le dieu littéraire et vous êtes les lecteurs rampants s’extasiant sur la moindre de mes paroles sacrées dont aucun mot ne pourrait être changé. Dans la réalité, bien sûr, ce modèle est absurde. La relation n’est pas autant déséquilibrée : c’est le lectorat qui décide au final si vous devenez un grand Nom ou un illustre inconnu, le lectorat qui détermine ce que l’histoire pensera de votre oeuvre. Autrement, vous pouvez aussi bien appliquer la célèbre méthode de Salinger sur la fin de sa vie : déposer chacun de vos manuscrits dans un coffre-fort, et ne les montrer à personne.

Que ça plaise ou non, l’acte de lecture en lui-même est un processus qui marche dans les deux sens. C’est ce qui rend la lecture si formidable et potentiellement dangereuse : les multiples interprétations d’un texte. L’approche intentionnaliste de Hobb semble implicitement déclarer que ce qu’elle veut faire dire à son texte est exactement ce que son lectorat en retirera : ses textes sont des enveloppes scellées avec des lettres parfaitement lisibles à l’intérieur. Dans la réalité, les textes sont plus comme des graffitis gribouillés sur un mur qu’on voit de loin. La disposition et les préconceptions de chaque lecteur déterminent comment ils lisent un texte donné. Par exemple, si vous ne décrivez pas physiquement un personnage, le lecteur va le faire à votre place en se basant sur ce qui lui arrive. Même si vous prenez le temps de décrire en profondeur votre personnage, cela arrivera quand même. Les réactions à des scènes, des dialogues ou un contenu thématique sont les mêmes. La lecture n’est en rien cette sorte de transmission propre et objective que Hobb imagine. Qu’est-ce que ce monde serait lugubre si elle avait raison !

Même si J.K. Rowling méprisait les auteurs qui écrivent des fictions sur Harry Potter, aurait-elle une raison légitime pour cela ? Leur appropriation de son texte montre seulement qu’il touche une corde assez sensible en eux pour leur donner envide de le développer, corriger et entrer davantage en relation avec lui. Loin de l’irrespect que Hobb semble penser que cela constitue, c’est en réalité le plus grand des hommages : ton monde me touche assez pour que je veuille m’y impliquer ! La relation que Hobb semble préférer, avec le livre se tenant sur un piédestal distant et intouchable me semble personnellement dépourvue de joie et de réel respect.

On ne peut pas non plus dire qu’un auteur peut réellement CHOISIR son lectorat. Une fois qu’un texte est disponible, n’importe qui peut s’en emparer. Certains textes se retrouvent à se faire approprier par des groupes qui divergent largement de ceux auxquels l’auteur aurait pu penser : est-ce que Herman Hesse, par exemple, avait jamais imaginé que les beatniks des années 60’ adopteraient Steppenwolf (Le loup des steppes) ? Aurait-il même pu prédire l’existence des beatniks ? Ou, pour rester dans la fantasy, puisque c’est le genre de prédilection de Hobb, est-ce que Tolkien visait comme son publique les étudiants américains qui ont finalement fait de lui un classique ? Les textes ne sont pas des flèches bien dirigées que l’auteur projette au centre d’une cible, ils sont plus comme un pistolet à grenaille, se dispersant dans toutes les directions.

"Je devrais être flattée que mes lecteurs aiment assez mes histoires pour avoir envie de les continuer."

Ce n’est pas flatteur. C’est insultant. A ce jour, chaque fanfiction que j’ai lue, basée sur mon monde ou celui d’un autre auteur, faisait en sorte de changer le travail appliqué de l’auteur pour accommoder les travers du fan. Des romances sont inventées, les personnages changent de sexe, on se fait plaisir avec ses fétiches et on change les fins. Ce n’est pas de la flatterie. Pour moi, c’est le fan en train de dire :"Regardez, l’auteur original a vraiment merdé avec son histoire donc je vais arranger ça. Voilà comment il aurait dû faire."Au point le plus bas du spectre, la fanfiction devient un fantasme masturbatoire personnel où le fan interagit avec le personnage de l’auteur. C’est malsain.

Encore une fois cette insistance colérique qu’il n’y a qu’une seule interprétation correcte et infaillible. Le raisonnement de Hobb, qui dit que l’intention de l’auteur est une espèce de lumière guidant de façon objective et que tout ce qui en dériverait serait un vandalisme insultant, semble interdire non seulement la fanfiction mais aussi la lecture elle-même !

Regardons les mots qu’elle utilise : "merdé", "arrangé", "se faire plaisir", "masturbatoire" - ignorant les concepts de jeu, de satisfaction et d’immersion qui accompagnent, constituent même l’acte de lecture lui-même. Et quelle est son idée de l’écriture qui serait d’une quelconque façon dépourvue de plaisir ? Ecrire c’est bien la façon par excellence de se faire plaisir !

L’idée d’un hommage, ou d’une oeuvre qui touche un auteur si profondément qu’il se sent obligé de la continuer à sa façon n’est pas l’espèce de dégradation que Hobb pense que c’est ; au contraire, c’est la continuation de TOUTE lecture"réussie"d’un texte, la réussite étant définie par un lecteur qui se trouve profondément absorbé par l’oeuvre et voit ses personnages comme des personnes réelles plutôt que comme des constructions textuelles. Qui n’est pas, par exemple, tombé amoureux d’un personnage littéraire et ne s’est pas imaginé comment ça serait de le rencontrer ? Même si on n’écrit pas forcément ces pensées, LE PROCESSUS EST FONDAMENTALEMENT LE MEME. Le lecteur complète une tangente mentale à laquelle l’auteur du texte n’avait pas pensée et qu’il n’a pas vraiment la possibilité, ni même le droit, d’interdire, une fois que le texte est distribué. Et pourtant, Hobb pense que cela est malsain, ignorant avec hypocrisie qu’elle-même semble dangereusement amoureuse de ses créations, et les assimile un peu plus à son identité que ce qui serait réellement sain : voir ci-dessous son analogie sur la photo de famille.

Dans une perspective moins extrême le fan change simplement quelque chose dans le monde de l’auteur. La fin tragique est réécrite et un personnage mort est ramené à la vie, par exemple. L’intention de l’auteur est ignorée. Un auteur passe beaucoup de temps à réfléchir à ce qui se passe dans son histoire et ce qui ne s’y passe pas. Si une scène particulière se déroule"en direct"devant les yeux du lecteur, il y a probablement une raison pour cela. Si quelque chose est laissé dans le flou, c’est parce que l’auteur voulait que ce soit flou. Pour utiliser une comparaison, nous contemplons Mona Lisa et nous nous interrogeons. Chacun de nous tire ses propres conclusions quant à son sourire mystérieux. On ne lui dessine pas des sourcils qui lui donnent un air surpris et on ne rajoute pas une bulle de texte au-dessus de sa tête. Et pourtant c’est précisément ce que fait la fanfiction. La fanfiction enferme l’espace que j’ai construit dans l’histoire et on impose au lecteur ce qu’il doit penser plutôt que de le laisser observer les personnages et tirer ses propres conclusions.

Ici encore nous voilà au coeur du problème :"l’intention de l’auteur est ignorée"."La fanfiction enferme l’espace que j’ai construit dans l’histoire."Quelle peur terrible semble sous-tendre ces mots : c'est-à-dire loin de la peur que la fanfiction"enferme l’espace de l’histoire"elle puisse l’OUVRIR vers quelque chose de génial que Hobb n’ait pas pu imaginer. Cette dernière ligne est particulièrement irrationnelle :"on impose au lecteur ce qu’il doit penser plutôt que de le laisser observer les personnages et tirer ses propres conclusions"qui décrit parfaitement le point de vue de Hobb ELLE-MEME dans ce pamphlet.

Quand j’écris, je veux vous raconter directement cette histoire. Je veux que vous la lisiez exactement comme je l’ai écrite. Je sue sang et eau pour trouver les mots que je veux utiliser et présenter mon histoire de l’angle que j’ai choisi. Je veux qu’elle vous parle en tant qu’individu. C’est horriblement frustrant de voir tout ce travail détruit par quelqu’un d’autre qui"l’arrange". Si vous n’aimez pas l’histoire telle qu’elle est, je peux l’accepter. Mais s’il vous plaît, ne bricolez pas avec.

Encore une fois ce paradigme de "juste" et "faux", d’"arrangé" et "cassé".

Une analogie extrême : vous m’envoyez une photo d’un dîner de famille, intitulé"une fête chez les Herkimer". Je la trouve inintéressante. Alors je la photoshoppe afin de mettre vos amis et relations dans des positions compromettantes, plus ou moins dénudés. Et puis je la poste sur internet, sous le titre"une fête chez les Herkimer", et j’ajoute une note disant qu’elle m’a été envoyée par Pete Hermimer de Missoula, dans le Montana. Il y a soudainement votre visage et votre nom, ainsi que les visages de personnes à qui vous tenez, faisant des choses que vous ne feriez jamais. Etes-vous flatté que j’aie trouvé votre photo assez bonne pour l’utiliser ? Ou bien est-ce que vous vous sentez insulté et horrifié ? Etes-vous dérangé que j’aie si clairement lié un travail qui n’est pas le vôtre à votre nom ?

Par contre, si quelqu’un utilisait ma photo de famille comme la base d’une oeuvre d’art légitime, en la montant et la photoshoppant afin de la rendre vraiment caractéristique et puissante, je ne me tiendrais plus de joie ! Ici, Hobb expose le préjugé inhérent à sa pensée : un travail appropriatif ne peut en aucun cas être de l’art. Ce qui est, encore une fois, absurde. Utiliser le plus bas dénominateur commun comme le standard c’est être biaisé, purement et simplement.

"La fanfiction est une bonne manière d’apprendre à écrire."

Non. Ce n’est pas vrai. Si ça l’était, alors le karaoke serait la façon de devenir un chanteur, les livres de coloriage produiraient de grands artistes et tous les grands chefs auraient des mélanges pour gâteaux sur leurs étagères.

Quand la plupart des arguments de Hobb sont spécieux, le passage ci-dessus est simplement RIDICULE. EVIDEMMENT que le karaoke est une façon pour devenir un chanteur, et EVIDEMMENT que la fanfiction peut faire de vous un écrivain ! Comment autrement est-on supposé gagner une perspective individuelle si l’on n’a pas préalablement suffisamment digéré ses influences ? Hobb a l’air de penser que les écrivains sortent tout faits de l’utérus, des Athéna littéraires qui pourraient produire une perspective et un style nouveau sans avoir étudié ou s’être entraînés sur les maîtres qui les ont précédés. FAUX !

En chantant les chansons d’autres gens, un chanteur apprend les possibilités qui sont inhérentes à eux, apprend à moduler sa voix, à gérer la vitesse et à recombiner les éléments, tout comme un auteur de fanfiction, en apprenant de ses influences peut dans le même temps apprendre à trouver sa propre voix. Même quelqu’un comme Hunter S. Thompson raconte avoir simplement recopié des passages directement de Gatsby le Magnifique juste parce qu’il voulait ressentir ce que cela faisait d’écrire des mots aussi géniaux. De toutes les bêtises que Hobb déclame dans ce ramassis d’absurdités, celle-ci est la plus fallacieuse, ignorante et franchement DOMMAGEABLE.

La fanfiction est un bon moyen d’éviter d’apprendre à écrire. La fanfiction autorise l’écrivain à prétendre qu’il crée une histoire alors qu’il utiliser le monde, les personnages et l’intrigue de quelqu’un d’autre. Colorier les cheveux de Barbie en vert dans un livre de coloriage n’est pas un grand acte de créativité. Pas plus que de mettre du rouge à lèvres sur Ken. C’est exactement ce que fait la fanfiction.

Donc je suppose qu’il nous faut conclure que le ready-made, les graffiti, le sampling ne sont pas créatifs. Les travaux de collage de Max Ernst… on peut les foutre à la poubelle. Balançons Duchamp et Basquiat aussi. Et concernant le sampling en musique… on a intérêt à envoyer Public Enemy, DJ Shadow et Negativland en prison. Appropriation et recontextualisation ? Oubliez ça. Et pourquoi ne pas jeter la satire et la parodie aussi ? Tout ceci ne dit rien sur la fanfiction et tout sur la complète ignorance de Hobbs quant aux développements majeurs qui ont eu lieu en matière d’art depuis la fin du XIXème siècle jusqu’à nos jours.

Le premier pas pour devenir un écrivain est d’avoir votre propre idée. Pas de prendre l’idée de quelqu’un d’autre, l’écorner un peu, et dire que c’est la vôtre. Vous apprendrez plus en écrivant votre propre histoire, peu importe à quel point elle est mauvaise, qu’avec la plus soignée des fanfictions sur Inuyasha que vous pourriez écrire. Accomplir ce premier pas tremblant dans le territoire inconnu de votre propre imagination, c’est ça l’idée. Quand vous pouvez écrire suffisamment bien pour entraîner un ami dans votre histoire, alors vous tenez vraiment quelque chose. Mais vous n’irez nulle part en vous accrochant à l’idée rassurante de dire"si j’écris sur Harry Potter, tout le monde aimera parce qu’ils aiment déjà Harry Potter. Je n’ai pas besoin de décrire Poudlard parce que tout le monde a vu le film, et je n’ai pas besoin de raconter le passé de Harry parce que ça a déjà été fait pour moi."

Encore une fois cette possessivité défensive :"votre" idée. Comme si quelqu’un pouvait d’une façon ou d’une autre posséder ses idées. Nabokov a dit quelque chose du type"le style et l’art sont tout, les"grandes idées"rien."On se demande si Hobb pense que Shakespeare a inventé toutes ses intrigues. Et dans le même ordre d’idées, est-ce que le Wide Sargasso Sea de Jean Rhys, une des oeuvres les plus considérées de fiction postcoloniales du 20° siècle doit être rejeté comme une fanfiction sur Jane Eyre ? Dans la logique de Hobb, de telles oeuvres ne devraient pas exister. Si on se basait sur l’idée que Hobb a de l’originalité, ce n’est pas que la littérature contemporaine (ou la littérature tout court, d’ailleurs) serait différente, C’EST QU’ELLE N’EXISTERAIT SIMPLEMENT PAS.

La fanfiction est à l’écriture ce qu’une préparation toute faite pour gâteau est à la gastronomie. La fanfiction est un imitateur d’Elvis qui pense être original. La fanfiction c’est un tableau numéro d’art.

Oui, Robin, et suivant cette logique, le GENRE TOUT ENTIER DANS LEQUEL TU ECRIS n’est qu’une RESAUCEE DE TOLKIEN EN MOINS BIEN. C’est marrant les généralisations à la con, non ?

"La fanfiction n’essaie pas de gagner de l’argent avec ces histoires donc ce n’est pas vraiment une violation de copyright."

Je vous demande pardon ?

Où avez-vous pris l’idée que le copyright ne concernait que l’argent ? Le copyright ça veut dire le droit pour l’auteur de contrôler sa propre création. Ce qui inclut en tirer de l’argent. Mais cela inclut également refuser de vendre les droits pour un film, ou décider que vous n’êtes pas vraiment fier de votre premier roman et que vous ne voulez pas qu’il soit republié. Ça veut dire choisir comment votre travail est présenté. Sous copyright, ces droits appartiennent au créateur de l’oeuvre.

J’ai vu tous ces petits disclaimers sur les histoires sur fanfiction.net ou ailleurs. Que ce soit légalement ou moralement, ils n’ont aucune valeur."Je ne prétends pas que ces personnages m’appartiennent.""Je ne retire pas d’argent de cette histoire."Ce n’est pas ça le problème et, oui, vous êtes toujours en train de violer le copyright même si vous faites ces déclarations. Oui, l’auteur peut toujours vous faire un procès, même si vous écrivez ça. Si vous ne me croyez pas, je vous en prie, allez sur http://www.chillingeffects.org/fanfic/faq et lisez ça. Ils vous montrent que la fanfiction peut être un viol de copyright.

"Vous essayez de réprimer la créativité des gens."

Non. Je fais le contraire. J’essaie d’autoriser de jeunes auteurs (ou des auteurs de tout âge) à être réellement créatifs. Les imitateurs d’Elvis peuvent être marrants pour une nuit à l’occasion, mais vous ne voulez sûrement pas passer toute votre vie à être un imitateur de Rowling, Hobb ou Brooks, si ? Qu’est-ce qui cloche dans le fait d’écrire vos propres histoires ? Mettez-y du travail, prenez le risque, et si vous vous en sortez bien, profitez des feux de la rampe pour vous-mêmes. "Mettre ma fanfiction sur internet c’est mon droit d’expression."

Est-ce qu’écrire de la pornographie et la poster sous votre nom c’est mon droit d’expression ? Est-ce qu’exposer au public un produit de qualité très médiocre et l’associer à votre nom c’est mon droit d’expression ? S’il vous plaît, essayez de penser en cela dans l’optique où ce serait votre vie et votre carrière. Peu importe si vous être un auteur, un plombier ou un ingénieur aérospatial. Vous avez le droit de recevoir un crédit pour le travail que vous faites. Personne ne devrait vous prendre ce crédit. Personne ne devrait être capable de lier votre nom à un travail qui ne vient pas de vous.

Vous avez certainement le droit d’expression de poster vos fictions originales sur internet ou ailleurs, et je vous encourage de tout coeur à le faire.

Si vous vous sentez vraiment tentés d’écrire de la fanfiction, faites cela à la place. Faites la liste de toutes les caractéristiques que vous aimez dans le livre ou chez le personnage. Faites la liste de celles que vous n’aimez pas.

Faites la liste de tous les changements que vous apporteriez pour améliorer l’histoire. Faites la liste de tous les changements nécessaires pour que les changements que vous désirez faire n’entrent pas en contradiction avec le monde, la culture, la moralité ou l’intrigue de l’histoire originale.

Changez les noms propres.

Changez le cadre.

Ecrivez votre histoire. Ecrivez les paragraphes qui décrivent ce monde. Ecrivez ceux qui présentent les personnages. Ecrivez les dialogues qui font avancer votre intrigue. Ecrivez tous les détails que vous voulez que votre lecteur connaisse.

Et puis publiez-la où vous voulez.

Sachez que si c’est une mauvaise histoire, ça serait toujours une mauvaise histoire même si vous aviez gardé les noms et le cadre originaux. Mais au moins, ce que vous avez maintenant est votre propre mauvaise histoire, pas la mauvaise imitation de l’histoire de quelqu’un d’autre. Et dans quelques années, vous n’aurez pas à en avoir davantage honte que je n’ai honte de mes premiers essais.

Ici Hobb admet son incapacité fondamentale à concevoir qu’une oeuvre de fanfiction puisse de quelque façon avoir des qualités artistiques intrinsèques – pour elle, c’est une conclusion évidente que toute fanfiction est puérile, juvénile, sous-littéraire, un genre de hoax perpétré par des auteurs qui essaient de salir son nom."Sachez que si c’est une mauvaise histoire, ça serait toujours une mauvaise histoire même si vous aviez gardé les noms et le cadre originaux."La possibilité qu’un auteur de fanfiction puisse égaler voire, oui, SURPASSER"l’original"semble très loin de ses pensées. Peut-être qu’égarée par les stéréotypes sur les auteurs de fanfiction comme des adolescents ignorants qui ne s’intéressent ni à la profondeur ni à l’art, Hobb balaye les nombreux adolescents talentueux, ainsi que les adultes, qui travaillent dans le champ de la fanfiction. Il existe des auteurs qui n’écrivent que de la fanfiction et dont le travail, quand on l’examine de façon critique, se mesure aisément à l’original et, dans certains cas, est meilleur que lui. Les auteurs de fanfiction sont, on peut le dire, le plus marginalisé de tous les groupes littéraires.

Je vais finir ce pamphlet par un simple avertissement.

La fanfiction n’est pas digne de vous.

N’en écrivez pas.

PS : je veux rendre absolument clair que l’opinion ci-dessus est uniquement la mienne. Bien que j’utilise les fictions Harry Potter comme exemple, et que je fasse référence à Marion Zimmer Bradley, X-Files, etc., je ne parle pas au nom de ces auteurs ou propriétaires de copyright, ou de façon générale au nom d’aucun auteur, et je ne prétends pas non plus qu’ils partagent mon opinion sur la fanfiction.

Les opinions exprimées ici par Hobb ne sont pas juste réactionnaires, elles semblent carrément victoriennes ; et sous-tendues par des restrictions puritaines dérangeantes : vous pouvez lire mes livres, oui, mais ne vous IMPLIQUEZ pas trop et surtout n’OSEZ même pas penser à les changer ou à imaginer quelque chose de différent !

Plus que tout, j’ai pitié de Hobb. On dirait qu’elle n’a jamais connu le plaisir de lire une fanfiction où l’auteur prend quelque chose auquel il était seulement fait allusion dans l’oeuvre originale et l’amène à la perfection ; ou bien alors altère le texte original de façon si drastique que les personnages et le cadre deviennent complètement originaux – les visages familiers sont vus à travers un miroir en éclats, et en deviennent encore plus captivants. A la lecture de son pamphlet, on a l’impression que Hobb ne peut même pas concevoir que ce genre de possibilités existe et que, piégée dans sa mentalité étroite, elle ne pourra jamais en faire l’expérience. Je suis vraiment désolé, Robin. Sérieusement, c’est toi qui y perds.

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Dernière modification de la page : 18/04/2011

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