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Le cas de conscience du RPF

Par Arlia Eien

Préambule

20/12/2015 : J’écris cet article suite à un certain nombre de réflexions que je me suis fait ces derniers mois. J’ai longtemps été totalement étrangère aux RPF, car je ne suis pas du tout fan des groupes musicaux (et notamment des boys bands) qui sont les premiers concernés. Je suis venue à m’intéresser de plus près à ce genre de fictions à cause de celles qui concernent certains vidéastes francophones (Youtubers). On peut dire que je regarde régulièrement des vidéos d’humour, de vulgarisation voire de gaming depuis un peu moins de deux ans sur Youtube. Il y a sur cette plate-forme beaucoup de créateurs que j’apprécie, voire dont je suis devenue fan avec le temps.

Comme beaucoup, je suppose, et de la même façon dont je peux agir avec une série, un livre ou un anime, j’ai fini par m’intéresser à ce qu’il y avait « autour » de ces personnes et de leurs émissions ou podcasts. Cela s’est traduit par la découverte d’AMV, de speed-drawing et fanarts, ainsi que par l’écoute d’interviews et vidéos de conférences… c’est là que j’ai  découvert, presque naïvement, qu’une partie de la communauté de fans écrivait ou lisait des fanfictions, dont un certain nombre yaoi.

Cet article sera donc fortement empreint de ce milieu spécifique et des plus de deux mille fanfictions francophones de la catégorie « Web-show » de fanfiction.net [1]. Si j’ai effectué des recherches concernant les RPF de façon plus générale et donc sur les pendants musicaux et la K-Pop, ce ne sont pas des milieux que j’ai côtoyés d’assez près pour pouvoir tirer des conclusions générales sur les RPF tous fandoms confondus.

L’idée n’est pas non plus d’accuser ou de faire la morale aux auteurs et amateurs de RPF. Si les célébrités tolèrent voire encouragent d’une certaine façon ces écrits, ce n’est certainement pas aux autres fans ou à des personnes extérieures de les juger, quand bien même elles seraient mal à l’aise. Cependant, plus encore qu’avec une fanfiction, je pense que les auteurs ont une véritable responsabilité car leurs écrits peuvent avoir de plus grandes conséquences. C’est en ce sens uniquement que je souligne un certain nombre de points qui, à mon sens, ne coulent pas forcément de source pour chacun. Sur ce, je vous souhaite une agréable lecture.

1. Qu’est-ce que le RPF ?

RPF signifie Real person fiction ou fanfiction. Comme le nom l’indique, il s’agit d’une fanfiction dont le ou les personnages principaux sont des personnes réelles. Il s’agit de célébrités : chanteurs (surtout), acteurs, sportifs, vidéastes. Il est peut-être injuste de ne mentionner que les hommes comme des victimes de ce phénomène. Cependant, dans une grande majorité, les auteurs de fanfictions sont de sexe féminin et les hommes sont les personnages principaux de leurs écrits (quelle que soit alors leur sexualité).

Etant assez étrangère au genre dans son ensemble, je ne citerai peut-être pas certains exemples de fandoms connus. Cependant, à mon sens, les premiers concernés sont les groupes musicaux de type boys band : One Direction ou Tokio Hotel, pour ne citer qu’eux. De très nombreux groupe de K-Pop (musique pop coréenne) sont également concernés.

Le RPF n’est toutefois pas une catégorie de récits uniquement écrits et lus par des femmes sur des sites de fanfictions tout public. En cherchant un petit peu sur Internet, on trouvera rapidement des sites réservés aux adultes qui proposeront — entre autres — des récits dont le ou les protagonistes seront des personnes réelles. A titre de brefs exemples, je pourrai citer Rafael Nadal et Justin Bieber auxquels un certain nombre de fanfictions sont consacrées.

2. Projection sur des personnes réelles

La projection de fantasmes sur des personnes réelles — tout comme sur des personnages — est monnaie courante. Rares sont ceux à s’en vanter dans la vie de tous les jours, mais chacune a un chanteur, un acteur qu’elle trouvera particulièrement beau, charismatique ou attachant ; il en est de même pour les hommes vis-à-vis des femmes célèbres. Si le ou la fan n’hésitera pas à poser ce genre de mots sur son égérie, il n’osera pas forcément mentionner un désir sexuel, par éducation, et du fait de l’impossibilité de la chose qui pourrait le faire paraitre ridicule.

Un autre point important des projections que nous avons est notre propension à jouer les marieuses, à mettre les gens ensemble. C’est quelque chose de très humain. La presse s’y livre régulièrement sans vergogne et beaucoup de personnes apprécient les potins et supposer des relations qui les amusent ou les font rêver. Les relations amoureuses de François Hollande et Julie Gayet, David et Victoria Beckham, du prince William et Kate Middleton sont un sujet d’intérêt pour la presse et un certain nombre de personnes. On peut noter que ce phénomène de vouloir voir des personnes ensemble existe aussi vis-à-vis des personnages d’œuvres de fiction.

Il est d’ailleurs devenu habituel de nommer directement les couples avec un nom spécifique qui souvent sera le résultat d’une fusion des prénoms des deux concernés. Ce phénomène existe pour des couples réels (Brandgelina pour Brad Pitt et Angelina Jolie), pour des couples de fanfiction (Dramione pour Drago Malefoy et Hermione Granger), et y compris pour les couples mis en scène dans les RPF (Matoine pour Mathieu Sommet et Antoine Daniel).

3. Types de fictions et public cible

N’écrivant pas moi-même de RPF, je ne peux que supposer des intentions de ceux qui en écrivent. Cependant, je pense que la plupart de ces motivations sont les mêmes que celles qui poussent à écrire de la fanfiction en général (ce qui, rappelons-le, est un loisir).

La principale raison restera d’écrire sur un sujet qui passionne son auteur, ici, des personnes réelles au lieu des personnages d’une œuvre de fiction. Le processus d’identification à un personnage connu et aimé reste le même, que la fanfiction soit ou non un RPF. Cette identification et cette projection permettront l’extériorisation par l’écriture de sentiments parfois pénibles qui n’auraient pas forcément pu être exprimés autrement.

Au contraire, il existe également des fanfictions qui tireront plus sur le comique. Elles pourront être le fruit d’un délire propre à l’auteur ou entre copines/fans et pourront dans beaucoup de cas tenir de la private joke. Ces délires, comme les autres types de récits déjà mentionnés ne sont pas forcément à destination de tout le fandom concerné. A l’évidence, ils ne seront donc pas destinés à l’ensemble des fans en général, et encore moins aux célébrités concernées. S’il existe des cas de personnes qui essayeront de partager leur RPF avec la célébrité dont elles sont fans (par exemple par mail ou par les biais des réseaux sociaux), la majorité des auteurs s’exprimant à ce sujet expliquent qu’elles se sentiraient gênées si le concerné tombait sur leur fanfiction et la lisait.

Dans le cas d’un self-insert, il y a la recherche d’une plus grande proximité, on est dans le cas du rêve que partage la majorité des fans. Une rencontre, une relation amicale ou amoureuse entre un OC (dans laquelle se projettera l’auteur de façon plus ou moins assumée) et la célébrité pourra donc être décrite.

A mon sens, ce qui ressort dans tous les cas exposés ci-dessus, c’est qu’il n’y a aucune mauvaise intention de la part des auteurs de RPF ; que l’on soit dans le cadre d’un récit « thérapeutique » (où la célébrité pourra vivre une rupture, un évènement dramatique, voire un suicide ou une tentative de suicide), dans l’expression d’un fantasme (self-insert, création d’OC féminin ou relation homosexuelle avec une autre célébrité), ou encore dans une volonté comique ou sympathique.

Il y a deux autres points essentiels à considérer. Le premier est que le contenu des RPF a toujours existé dans l’esprit des fans, et ce, avant même l’existence d’Internet et qu’une diffusion ne soit possible. Ces rêves sont communs à énormément de personnes. Et il y a fort à parier qu’il y a quelques décennies certains écrivaient déjà. Seulement, la diffusion de ces textes à grande échelle était impossible. Le second point à évoquer est celui de la vraisemblance. Un RPF n’a pas pour but de décrire la réalité : il s’agit d’un récit imaginaire. Beaucoup d’auteurs ont conscience de cela. Il est par contre regrettable que si peu de ces auteurs tiennent un disclaimer rappelant ces faits. En effet, quel que soit le contenu d’un RPF, il est rassurant à la fois pour l’auteur et pour le lecteur de dire clairement dès le départ que tout ce qui est écrit est faux et ne peut donc être pris pour une diffamation puisqu’il s’agit là d’une fantaisie.

4. Différence entre personne et personnage

Beaucoup de guides d’écriture le disent : une personne réelle transposée fidèlement ne fait pas un bon personnage ; « un bon personnage vient du réel, mais n’y reste pas » [2]. Une personne réelle sera trop ordinaire, malgré le fait qu’elle soit connue et n’aura pas cette fibre qui rend le héros d’une histoire attachant. La question de la caractérisation se pose également plus intensément que pour un personnage classique.

Peu importe combien une personne publique peut être ou paraitre sincère et lisible pour ses fans, ces derniers ne la connaissent pas. Ils ne connaissent que la facette publique, un masque lisse soigneusement pensé. En découle de fait un manque de profondeur sensible, puisque l’auteur n’aura pas connaissance des nuances, des motivations, du vécu de la personne sur laquelle il écrit. Le personnage de la fanfiction, inspiré de la personne réelle, sonnera creux et sera réduit à l’instrument d’un scénario.

Cela peut paraitre évident, mais beaucoup de personnes qui créent des contenus vidéo sur Youtube jouent un rôle qui ne laisse parfois pas paraitre leur « moi » naturel de la vraie vie. Ils sont comme n’importe quel acteur de théâtre, de cinéma ou de télévision. C’est une chose soulignée de façon régulière dans des vidéos spécifiques (notamment les FAQ) ou bien en interview. La plupart du temps, le vidéaste mettra en évidence que certaines attitudes qu’il a dans ses vidéos sont jouées ou surjouées (cris, gestes, attitudes, etc.). Par exemple, dans plusieurs vidéos, Ina Mihalache de Solangeteparle explicite le fait que Solange est un rôle, même si Ina peut transparaitre. Elle dit elle-même ne pas être d’un abord facile en vrai, et fait état d’une réserve vis-à-vis des autres que rien ne laisse supposer dans ses vidéos. Elle n’est sans doute pas un cas unique.

Tout cela est également vrai pour les chanteurs ou acteurs dont la communication est « pensée » et qui ne laissent paraitre que ce qu’ils veulent bien ou ce que leur maison de disque ou agent leur indique de faire.

5. Besoins du récit

L’écrit est différent de la communication orale par bien des points. On pourrait par exemple citer le niveau de langage normalement plus élevé dans la narration que dans les dialogues ou lors de nos échanges quotidiens avec nos interlocuteurs. Un autre point commun à beaucoup d’histoires est la nécessité d’utiliser des substantifs pour qualifier les personnages. En effet, le lecteur autant que l’auteur a besoin de relier directement les actions aux personnages acteurs pour comprendre ce qu’il se passe ou expliciter un dialogue. Seulement, référer très souvent aux personnages peut-être source de répétitions : on a très vite fait le tour du prénom, du nom de famille et des pronoms personnels. Il est alors commun d’utiliser des substantifs spécifiques pour référer aux personnages. Toute caractéristique unique ou comparatif entre personnages sera utilisable : taille, poids, couleur de peau, couleur des yeux, coiffure, nationalité, métier, fonction… Tous ces substantifs, naturellement, sont réducteurs et sont des outils du récit. Dans le cas des RPF, ceci est encore plus délicat puisque l’on parle d’une personne réelle, qui peut ne pas apprécier certains termes réducteurs pour des raisons discriminatoires (référence à l’identité sexuelle, à l’origine ethnique…) ou vexatoires (le petit, le gros, le touffu, le chauve). Une personne réelle a la plupart du temps des complexes — qu’elle en fasse état ou non — et un substantif mal choisi et qui revient régulièrement peut tout à fait mettre le doigt où cela fait mal ou tout simplement être désagréable.

Il existe un autre point délicat apparenté : celui des surnoms et diminutifs du prénom. C’est un état de fait, souvent les surnoms que l’on donne aux autres dans la vraie vie (ou que l’on subit soi) sont un peu ridicules – quand bien même seraient-ils affectueux. Que les fans donnent un surnom à une personne connue, cela arrive. De même pour un diminutif. L’usage de ces surnoms et diminutifs — parfois non désirés — est de fait encore plus commun et banalisé. Cet usage est fait sans aucune mauvaise intention ou arrière-pensée. Cependant, il faut réaliser que cela peut se révéler aussi gênant qu’un parent qui emploie un surnom animalier un peu désuet en public. La principale différence est que certains surnoms n’ont même pas de côté affectif car ne sont pas le résultat d’un partage avec la personne qui en est affublée et relève de la fantaisie de ceux qui l’emploient.

Enfin, vient le souci inhérent à l’écriture de fanfiction : la qualité des récits est très variable. S’il y a d’excellents auteurs, il y a également un nombre important de fanfictions qui seront de qualité moyenne, voire passable. Ces différences de qualité seront d’autant plus importantes dans les critères du lecteur que l’on s’éloignera de la vignette comique pour décrire une relation amoureuse ou bien des choses difficiles pour les protagonistes.

6. L’instrumentalisation sexuelle

De nos jours, on parle beaucoup (et à raison) d’instrumentalisation sexuelle. A ces mots, on pensera immédiatement aux femmes dénudées de la publicité ou à la pornographie (que l’on côtoie souvent de bien trop près, où que l’on aille sur Internet). La question de l’instrumentalisation sexuelle se pose cependant pour le cas des RPF qui mettent en scène des relations sexuelles, et ce, quelle que soit la quantité de détails de ladite scène.

Ce qui demeure, dans tout RPF, c’est le nom et le physique de la personne concernée. Le corps censé participer aux actes sexuels est donc le sien, et avec notre esprit, notre corps est ce que l’on a de plus intime. Il est donc incongru pour la célébrité concernée que l’image de son corps soit impliquée dans des scènes sexuelles non désirées et qui plus est diffusée sur Internet. Et cela peut naturellement être mal vécu. En toute sincérité, je ne pense pas qu’utiliser des mots tels que « viol » soit adéquat par rapport aux faits décrits ici. Cependant, on est bel et bien dans le cas d’une atteinte sexuelle voire à la limite du harcèlement sexuel (nonobstant le fait que la personne concernée n’a pas obligation de lire ce type de récit la concernant). Ces termes peuvent paraitre forts, il me semble cependant qu’ils sont adaptés à une partie des textes RPF contenant des actes sexuels décrits.

Une autre problématique se pose, celle de l’orientation sexuelle. Il est sans doute évident pour tous que l’orientation sexuelle est du domaine de l’intime. Les auteurs de RPF étant majoritairement des femmes, on trouvera souvent deux types de récits différents : ceux mettant en scène un couple hétérosexuel (où l’auteur se projette dans le personnage féminin ?) et ceux qui mettent en scène un couple homosexuel (où les protagonistes pourront être deux amis ou rivaux du même milieu professionnel). Ce dernier type de récit appartiendra la plupart du temps au yaoi [3] et pourra être qualifié de RPS, Real Person Slash.

Les deux types de sexualité étant représentés, le concerné sera forcément confronté à des cas en dehors de ses préférences. Cela peut donc être une source de malaise pour lui. On peut également noter que malheureusement, tout le monde n’est pas tolérant. Et s’il doit la plupart du temps être plus acceptable pour un artiste, que par exemple pour un sportif, de se voir impliqué dans une relation homosexuelle ; quel que soit le milieu, certains pourraient prendre ces récits comme de véritables insultes et une atteinte à leur dignité. Et même sans qu’une célébrité ne soit homophobe, il faut comprendre que se voir impliqué dans des actes sexuels pouvant relever du sadomasochiste, de l’inceste ou de la perversité peut rester choquant.

En même temps, en toute honnêteté intellectuelle, il est impossible de ne pas mentionner le plaisir certain que peuvent ressentir les concernés à l’idée d’être un point de fantasme de tant de jeunes femmes et jeunes filles et qui contrebalance le malaise qui peut être ressenti par rapport aux points exposés ci-dessus. Et ceci, qu’ils aient un physique de jeune premier ou non. Que l’on écrive sur soi, que l’on manifeste le désir féminin, ça a vraiment de quoi flatter l’égo.

7. Vie privée et regard des autres fans

Outre les histoires en elles-mêmes, ce qui pourra mettre mal à l’aise en premier lieu est que l’on écrive des fictions sur soi. Cela sera sans doute encore plus vrai quand le concerné se retrouve personnage d’une fiction yaoi. Un homme hétérosexuel dans cette situation pourra tout à fait en rire sans être (trop) mal à l’aise. Cela dépendra aussi du nombre de fanfictions, de leur contenu, mais aussi de la façon dont les fans le sollicitent : envoi direct de créations yaoi, commentaires insistants (voire lourds) et premier degré. Un homme homosexuel qui n’a pas fait de coming out parce qu’il estime que cela ne regarde pas spécialement son public pourra aussi être mal à l’aise. Si les écrits correspondent à sa sexualité, une mise en avant, des soupçons non désirés peuvent être désagréables et inconfortables.

La célébrité elle-même a été énormément évoquée jusqu’à présent, il ne faut cependant pas oublier que chacun à un entourage proche qu’il désire protéger. Ces fictions peuvent potentiellement créer des frictions avec la compagne ou le compagnon. Chacun a un père, une mère, des grands-parents qu’il n’est pas toujours possible de tenir à l’écart et d’empêcher de taper quelques mots clefs dans un moteur de recherche, parce qu’ils pourront naturellement vouloir en apprendre plus sur leur fils ou petit-fils. Ceci est aussi valable pour les frères et sœurs, oncles, tantes, cousins, amis proches, etc. Il y a aussi le regard des enfants à considérer. Certes, les RPF sont majoritairement des histoires qui concernent de jeunes hommes (moins de trente ans), mais les concernés peuvent très bien avoir de jeunes frères et sœurs, des neveux et nièces, voire avoir eux-mêmes de jeunes enfants qui navigueront d’ici dix ans. C’est une chose d’écrire sur une célébrité, mais c’est une autre de se souvenir que pour une poignée de personnes, cette personne est avant tout un membre de leur famille ou un ami proche.

On peut également penser aux plus jeunes fans (qui selon les cas peuvent avoir moins de dix ans). Ces enfants peuvent tout à fait tomber sur des choses qui ne leur sont pas destinées (contenus sexuels impliquant leur star préférée). A cet âge, quel que soit le contenu, il ne sera pas forcément évident que la fanfiction est écrite « pour de faux » et il sera globalement plus dur de se distancier, surtout s’il n’y a pas de recours à l’adulte (certes, un enfant n’est pas sensé naviguer seul sur le Web). Rappelons tout de même que les ratings US (PG-13, R, NC-17) ainsi que ceux spécifiques de fanfiction.net (T, M, MA) sont loin d’être évidents pour le néophyte francophone et qu’il existe des fanfictions au contenu sexuel sans avertissement (des mots tels que lemon, lime, ou citron ne sont tout simplement pas assez explicites pour le nouvel arrivant). Il est bon de rappeler qu’en faisant de simples recherches sur quelque œuvre que ce soit, on peut tomber très rapidement sur des fanfictions sur ladite œuvre et que cette situation n’est donc pas spécifique aux RPF. Bien sûr, tout ceci doit être considéré selon la cohérence avec le fandom. C’est-à-dire, si les chansons, les films, les émissions sont tout public ; et la plupart du temps, effectivement, elles ne le sont pas.

Les fanfictions RPF peuvent, au même titre que les autres, constituer le premier contact avec une fanfiction pour certains fans qui méconnaissent ce type de création. Il peut alors y avoir une double voire une triple spécificité : découverte de la fanfiction, découverte des RPF, découverte du yaoi. Attention, les auteurs n’ont pas à chercher à se rendre accessibles pour le cas potentiel ou quelqu’un découvrirait ces genres via leurs histoires. Cela reste cependant une réalité.

8. La tolérance bienveillante des concernés

Il existe une relation de confiance a priori, avec les auteurs (qui proposent souvent de supprimer le texte s’il dérange) puisqu’il n’y a pas d’indication claire de refus de ce type de textes de la part des concernés. Et ceci, alors qu’il est évident qu’a minima ils connaissent l’existence desdites RPF, voire qu’ils y ont déjà jeté un œil. En France, légalement, chacun peut demander à un site la suppression d’un contenu pour atteinte à la réputation ou à la vie privée. Seulement, cela peut s’avérer très compliqué avec les sites qui ne sont pas basés en France ou même en Union Européenne. Et justement, les principaux sites qui permettent la publication de fanfictions sont basés hors UE. Ces sites ne sont pas toujours très réactifs vis-à-vis des contenus « hors-la-loi ». D’ailleurs, le très connu fanfiction.net interdit dans sa charte la publication de RPF. Il interdit également la publication de fictions comportant des actes sexuels décrits (qui correspondent à un rating MA). Chacun constatera que l’une comme l’autre interdiction est très régulièrement bravée (aux risques et périls des auteurs). S’il existe des « purges », celles-ci ne sont pas exhaustives ni fréquentes et concernent essentiellement les sections anglophones du site. On peut toutefois supposer que les célébrités qui souhaitent voir disparaitre une RPF possèdent un agent artistique, une maison de disque, un network, voire des conseillers juridiques et avocats qui augmenteraient le poids de leur demande auprès du site concerné : mais à quel prix pour la réputation ! Les démarches « contre » les fans ne sont pas franchement populaires auprès… des fans.

Concrètement, la plupart des célébrités concernées sont indifférentes aux RPF ou ignorent tout simplement de quoi il s’agit exactement. Cependant, toute une catégorie qui a connaissance de l’existence des RPF yaoi en font une communication calculée, voire du fan-service. Il s’agira des groupes de K-Pop dont la communication est grandement basée sur le fan-service et qui volontairement, tiendront des propos ou auront une attitude ambiguë (sur scène, en interview, en conférence, sur les réseaux sociaux) qui parleront à celles de leurs fans qui aiment imaginer des relations entre les différents membres de leur groupe.

Au niveau francophone, il existe des réactions similaires notamment de certains vidéastes. Par exemple, Mathieu Sommet et Antoine Daniel s’amusent de ces suppositions et n’hésitent pas à évoquer certaines RPF dont ils sont les protagonistes sur les réseaux sociaux ou en conférence et jouent de temps à autre de cette ambiguïté avec beaucoup d’humour. C’est un jeu avec la partie de leur communauté qui écrit, lit, ou connait l’existence des RPF ; ceux à qui cela plait ou que cela amuse. On peut d’ailleurs noter que les vidéastes, notamment, connaissent souvent très bien Internet. Ils avaient donc sans doute connaissance préalablement de ces sous-cultures spécifiques, de ce qu’est une fanfiction. De plus, avec l’expansion du yaoi en France depuis plus de quinze ans, écrire de la fanfiction yaoi est devenu plus « normal » (ce qui n’est pas plus mal, le yaoi n’a pas vocation à être un genre honteux ou confidentiel – sans pour autant être tout à fait tout public). Ces facteurs n’ont pu que jouer en faveur de cette ouverture d’esprit affichée.

Toutes ces réactions de tolérance, voire de bienveillance, permettent aux auteurs d’écrire, de publier et de partager leurs RPF avec les autres fans qui les apprécient. On peut bien sûr y voir uniquement de la communication et une volonté publicitaire et d’autopromotion déguisée. Toutefois, il serait malhonnête de ne considérer que cette facette. Beaucoup n’ont tout simplement rien à y gagner à part faire plaisir à une partie de leurs fans, de la même façon qu’un créateur permet de réutiliser les univers et les personnages qu’il a créés.

Demander le retrait de tous les RPF et stigmatiser leurs auteurs ? C’est du domaine du possible et ce serait légitime pour chacun des concernés. Sachant que les textes publiés sur Internet tombent a priori sous le régime de la presse et dépendent donc de la loi sur la liberté de la presse qui pose avant tout le principe de la liberté d’expression [4], on pourrait de fait qualifier ces demandes de retrait de censure. Alors, que ce soit par amusement, tolérance, ou respect de la liberté d’expression, on ne peut que remercier ceux qui autorisent la publication de ce type d’écrits et de l’espace créatif qui est ainsi laissé aux fans. A ces derniers de l’utiliser en ayant conscience de la chance qui leur est laissée.

Notes

Voir le site d'Arlia Eien : Arlia Eien Keepsake

[1] La catégorie « Webshow » section francophone comporte 2200 entrées au 20 décembre 2015, ces entrées sont loin d’être toutes des RPF ; néanmoins plusieurs centaines de ces fictions sont bel et bien concernées.
https://www.fanfiction.net/misc/Web-Shows/?&srt=1&lan=3&r=10

[2] Comment créer un bon personnage de roman, règle n°7, par La Fabrique du livre
https://www.ecrivons.org/outils/creer-personnage-roman-t5627.html?sid=ddf35da106813cbdf477cf6e20d580c3#p81138

[3] Le yaoi ou slash est un genre d’histoires relatant des relations sexuelles ou juste sentimentales entre deux hommes.
Initiation à la fanfiction : les genres par Mimi Yuy
http://www.mimimuffins.com/initiation/la_fanfiction.html#03

[4] La fanfiction est-elle légale ? (en France) — Alixe
http://alixe75.livejournal.com/36942.html

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Dernière modification de la page : 30/01/2016

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